Thérèse (xavière) est psychologue et travaille au Centre Diocésain de la Recherche-Action en Alcoologie (CEDIRAA) à N’Djamena auprès d’enfants et d’adultes tchadiens pour les aider à répondre au défi de l’alcoolisme. La recherche en ethnopsychiatrie sur le terrain y est très présente : l’équipe du CEDIRRA a été convaincue de son importance. Car elle ouvre une fenêtre sur les différentes données culturelles et permet de mieux adapter la proposition de soin dans l’accompagnement des personnes alcooliques.

En Janvier, avec Claire Mestre, psychiatre et anthropologue, Thérèse est allée sur le terrain pour rencontrer des jeunes filles ayant eu une manifestation de transe à l’école. Claire Mestre nous partage son expérience.

Claire_MestreQue s’est-il passé à N’Djaména dans la période de fin d’année 2015-début d’année 2016 où est apparue une «épidémie» de crises concernant majoritairement des jeunes filles ? «Hystérie collective» ont dit les journaux… Avant d’analyser les termes de cette manifestation, reprenons les faits : plus de 800 personnes ont eu des manifestations aigües, cris inexpliqués, paroles incohérentes, agitation, entre le 5 et 8 décembre 2015. Elles étaient spectaculaires et elles se sont répandues comme une traînée de poudre. Des lycées et l’église de Kabalaye ont été les lieux de cette curieuse épidémie qui a inquiété beaucoup de responsables et a poussé les politiques à se déplacer.

Le mot hystérie ne semble pas approprié : c’est un terme « étranger » introduit dans le parler tchadien par le journalisme et la médecine. Non pas qu’il n’y ait pas d’hystérie au Tchad.

L’hystérie, dans son acceptation psychologique, est un conflit psychique qui s’exprime par des manifestations corporelles parfois spectaculaires, parfois discrètes. Historiquement, elle touche les deux sexes, mais ce sont les femmes qui en ont fait leur apanage, et les institutions comme l’église ou la médecine s’en sont emparées pour un faire un signe, de désordre spirituel pour la première, de simulation pour la seconde. La rumeur populaire s’est aussi saisi de ce trouble féminin pour disqualifier les femmes !

Il vaudrait mieux parler de transe dans notre cas précis. Ce terme désigne un état second (ou conscience modifiée dans des termes plus savants). Cet état est l’objet d’interprétations selon les cultures et les cultes : transe vaudou au Bénin ou à Haïti, transe de possession par un esprit comme le tromba à Madagascar, par un diable, un génie, etc. Il ne préjuge par d’une interprétation populaire, ou religieuse, ou cultuelle, ou culturelle, ou individuelle. On pourrait dire que l’hystérie de notre monde occidentale a perdu la dimension de message que possède la transe ; message du monde invisible, des ancêtres, des djinns dans le monde musulman, des génies, des diables…et que certains « spécialistes » (prêtres, initiés, guérisseurs, etc.) sont habilités à comprendre.

La transe est une manifestation corporelle très variable : spectaculaire, mais aussi plus « sobre » pour ceux et celles qui savent maîtriser, voire déclencher cet état.

Eric de Rosny, prêtre jésuite et anthropologue aujourd’hui disparu, fait de la transe en milieu camerounais un « art de faire entendre un message », traditionnel s’il vient des ancêtres. Il conviendra de comprendre quels messages les transes en milieu urbain expriment-elles.

Pour notre part nous garderons le terme de transes collectives et nous réserverons celui d’hystérie à l’analyse psychologique d’inspiration psychanalytique. Ce qui s’est passé à N’Djaména est très complexe et la réponse réside dans plusieurs hypothèses.

Notre effort de compréhension empruntera plusieurs dimensions : individuelle, collective et contextuelle.

Sur le plan individuel, Thérèse Verger, psychologue clinicienne et moi-même avons rencontré des jeunes filles ayant eu une manifestation de transe à l’école. Nous avons remarqué qu’elles pouvaient en effet souffrir de troubles psychologiques : deuil d’une personne aimée, conflit familial, pression scolaire, conflit spirituel.

Sur le plan collectif, les religieux, chrétiens comme musulmans, craignent l’attaque des « esprits », ceux que l’on dérange, et ceux qui viennent de l’eau comme la redoutable Mamiwata, femme sirène envoûtante et érotique.

Il est intéressant de noter que ce sont surtout les filles en milieu scolaire qui sont touchées ; elles se destinent à une vie de femmes dont on sait qu’elle est jalonnée de souffrances et d’interdits dans la société tchadienne. Or, la puberté de ces jeunes filles est crainte par les parents comme par les adultes : comment maîtriser la sexualité féminine, qui est universellement interprétée comme une source de désordre et de transgression ?

C’est pourquoi cette période est jalonnée de menaces, de pressions et de contraintes contre une autonomie que nombres de jeunes filles souhaitent en silence. Le contexte tchadien est marqué par deux éléments qui semblent marquants : La menace de Boko haram (qui veut dire livre interdit) redoutée par l’ensemble de la population, concerne particulièrement les jeunes filles ; la modification récente de la loi sur le mariage, désormais interdit pour les jeunes filles de moins de 18 ans, les touchent aussi…

Voici les ingrédients qui permettraient d’ores et déjà d’affirmer que les jeunes filles en transes ont envoyé des messages que la société tchadienne se devrait de déchiffrer.

Claire Mestre