Brigitte Huerre, est xavière et vit en communauté à Vanves. Médecin de formation, elle s’est engagée auprès des personnes demandeuses d’asile ou réfugiées, au sein du Service Jésuite des Réfugiés (JRS) Paris.
Photo : une personne remercie les familles qui l’ont accueillie dans le cadre du programme JRS-Welcome (©D.R.)
Je suis engagée depuis plusieurs années àJRS, dans l’antenne de Paris. JRS a été fondé au début des années 1980 par les jésuites, sous l’impulsion de Pedro Arrupe (à l’époque Supérieur Général des jésuites), bouleversé par la réalité des boat people. L’association s’est ensuite considérablement développée, et elle est maintenant une ONG internationale présente dans 56 pays. Sa devise est : « Défendre, accompagner et servir les personnes exilées par force ».
La Xavière a depuis longtemps des liens avec JRS. Notamment, ma communauté est « famille d’accueil JRS » depuis pas mal d’années. Du coup, quand, peu de temps avant de prendre ma retraite professionnelle de médecin, j’ai vu que l’équipeWelcome de JRS cherchait de nouveaux bénévoles, cela a tout de suite fait tilt ! La proximité avec ces personnes m’attirait, et correspondait bien à notre mission de xavières dans le monde actuel. Elle est aussi dans la ligne de Laudato Si ‘ : travailler à plus de fraternité, de solidarité, à la qualité des relations humaines dans un monde où le lien social est bien malade. Être particulièrement attentives et à l’écoute des plus petits, de celles et ceux qui sont rejetés.
Le programme Welcome
Il y a plusieurs propositions à JRS, mais le programme « Welcome » y a une place très importante : c’est un parcours de 9 mois, avec un accueil du demandeur d’asile dans des familles ou des communautés religieuses. Ce temps permet à la personne accueillie d’être à l’abri pendant quelques mois (car ils sont le plus souvent à la rue, sous des tentes…), de « se poser », de reprendre souffle. Le projet est que des liens se tissent avec la famille d’accueil, et que ce ne soit pas seulement un « hôtel » ! Pour JRS, l’aspect relationnel, de dialogue, d’accueil mutuel, de tissage de liens est toujours premier. C’est également un bon outil d’intégration.
Ce temps permet aussi à l’accueilli d’être du coup plus disponible pour apprendre le français (ce qui est vraiment une priorité !), préparer son entretien à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) ou à la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile) s’il a été débouté par l’OFPRA et qu’il fait appel… Et d’autres démarches administratives.
Il y a d’autres activités : « JRS Jeunes », qui propose quasi tous les jours des activités culturelles, sportives, artistiques, ateliers de conversations… où peuvent se rencontrer des demandeurs d’asile, des réfugiés (ayant donc obtenu leur statut), et des Français. Il y a par ailleurs une école de français, un pôle d’aide juridique et administrative, un pôle emploi/formation…
Tisser des relations
À JRS, au 12 rue d’Assas à Paris, on fait très souvent la fête. J’ai toujours été étonnée du ressort vital de beaucoup de ces demandeurs d’asile, malgré leur parcours de vie extrêmement difficile et douloureux. Ils savent rire, danser, jouer. Ils sont capables de ténacité, de projets… Bien sûr, certains sont psychologiquement plus traumatisés que d’autres, certains sont vraiment « mal », abattus, déprimés, perturbés… Ils demandent d’autant plus d’accueil chaleureux, d’attention, de convivialité. Mais en tout cas, un point fort, primordial, c’est l’échange d’égal à égal. A JRS, certes on est là pour aider, mais surtout pour accompagner, marcher avec. Chacun a sa parole et ses talents à donner. On donne et on reçoit, nous souhaitons que la relation soit réciproque.
Les rencontres avec tous les salariés et bénévoles engagés sont aussi pour moi très dynamisantes et porteuses d’espérance. Elles manifestent qu’il y a encore aujourd’hui des gens ouverts, motivés, voulant accueillir, luttant contre le repli, contre le rejet de l’étranger différent.
Le programme Health Track
Depuis un an, j’ai quitté Welcome pour rejoindre le programme Health Track (= parcours Santé), dont l’objectif est d’aider et accompagner les médecins (ou soignants) ayant obtenu un diplôme hors UE, et qui voudraient pouvoir exercer de nouveau leur métier en France. C’est très difficile, et il faut qu’ils soient hyper motivés et courageux ! Un niveau B2 en français est indispensable, et d’ailleurs je constate qu’en fait ce niveau reste très largement insuffisant pour pouvoir exercer…
J’ai actuellement trois élèves, ils ont tous entre 33 et 35 ans :
- Une femme afghane, médecin, qui prépare les EVC (« Épreuves de Validation des Connaissances »). Cet examen écrit est assez difficile, et il n’y a qu’une session par an. Je la fais travailler à partir des annales des EVC des dernières années. (Une fois les EVC réussis, il y a encore deux années à faire dans des services hospitaliers, en tant que praticien associé. Ce sont deux années de « Consolidation des connaissances »).
- Je fais travailler le français médical de base à un autre médecin afghan, qui a un très petit niveau de français (il prend des cours par ailleurs), donc ce n’est pas évident ! On travaille à partir de courtes vidéo, filmées à but pédagogique dans un service hospitalier.
- Mon troisième élève est également un médecin afghan. Il a choisi de commencer par faire l’IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers). En effet, quelques IFSI proposent aux médecins réfugiés un parcours accéléré, sur 6 mois, pour devenir infirmiers. Cela présente des avantages : se familiariser avec le milieu hospitalier français, être plongé « in live » dans toutes les questions médicales, les examens complémentaires, les traitements etc… Et puis… avoir un travail salarié rapidement, ce qui est loin d’être négligeable évidemment !! Certains peuvent faire le choix de rester infirmiers, par exemple un médecin russe, que j’ai fait travailler sur une courte période. Mon élève actuel, une fois infirmier, pense préparer par la suite les EVC. Pour l’instant, il doit rédiger un mémoire pour l’IFSI, à partir d’une situation clinique rencontrée pendant ses stages. C’est pour écrire ce mémoire que je l’aide.
La vie plus forte
Je suis vraiment impressionnée et « édifiée » (an sens fort du terme) par le courage et la force intérieure de toutes ces personnes, tellement éprouvées dans leur parcours de vie (et qui ont encore à affronter de multiples difficultés, même après l’obtention de leur statut !). Par leur force de volonté, leur désir d’avancer, d’apprendre, de ne pas se laisser abattre, elles me montrent combien la vie est la plus forte.
JRS, c’est la joie de la rencontre. Pour moi, cette association porte un témoignage prophétique. Dans notre monde où la haine et la violence semblent si souvent dominer, elle témoigne, non seulement de convictions profondes, mais d’une expérience vécue au fil des jours : celle de la fraternité, du dialogue, de l’échange, au-delà des différences culturelles. Elle révèle la richesse de chaque personne humaine, ses ressources, ses dons. Elle invite chacun, quel qu’il soit, à donner et à recevoir. Elle est pour moi une école d’humanité.