Xavière, ingénieure agronome de formation, Anne-Laure travaille depuis 30 ans dans le secteur agricole. Son activité principale aujourd’hui est d’accompagner les agriculteurs en difficulté et de former ceux qui se lancent dans le métier. Elle anime également un groupe de travail sur l’empreinte carbone des élevages bovins.
Être agriculteur, agricultrice, c’est travailler avec du vivant, qu’il soit végétal ou animal. Cela suppose d’observer la nature, de faire alliance avec elle pour tirer le meilleur parti des ressources disponibles afin de produire de la nourriture pour ses semblables. C’est un métier chronophage, parfois dur physiquement, souvent avec une charge mentale lourde. Le résultat obtenu dépend bien sûr d’un bon savoir-faire, mais aussi d’éléments qu’on ne maitrise pas : climat, marchés mondiaux, maladies. C’est un métier ou on peut perdre le travail de toute une année en quelques heures. Être agriculteur, c’est être chef d’entreprise, technicien, gestionnaire, comptable, transformateur, commerçant, employeur, climatologue, hydrologue, vétérinaire, mécanicien, spécialiste des sols et des insectes, etc… Avec eux, j’attends la pluie ou le soleil, je m’inquiète de l’évolution des prix des produits agricoles, j’observe l’état des cultures, j’aime parcourir les prairies et discuter devant les animaux, je m’agace de la complexité administrative et je me réjouis d’un bon résultat économique.
Aujourd’hui, beaucoup d’agriculteurs souffrent d’un manque de reconnaissance. Ils sont très souvent décriés dans les media, on les traite de pollueurs et d’empoisonneurs, ils se font insulter lorsqu’on les voit avec un pulvérisateur ou avec un enrouleur pour irriguer. On leur explique qu’ils n’ont rien compris, qu’ils n’ont qu’à faire de la permaculture et vendre leurs produits sur les marchés et tout ira bien. Certaines personnes voudraient voir disparaitre l’élevage, et suspectent les produits qui entrent dans notre alimentation. Les agriculteurs bio ont la faveur du public, mais la stagnation de la consommation de produits bio et la baisse des prix de vente interrogent sur la possibilité de généraliser ces pratiques moins productives et plus coûteuses en temps.
Parmi les agriculteurs, il y en a bien sûr encore qui cherchent à produire coûte que coûte le plus possible. Mais d’une part ce n’est pas forcément ce qui permet de mieux gagner sa vie, d’autre part la grande majorité a conscience des enjeux environnementaux. Si les pratiques n’évoluent pas plus rapidement, c’est parce que les choses ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le croire. S’il y avait un système parfait, qui permettait de gagner sa vie à coup sûr avec de bonnes conditions de travail et en respectant la nature, tous les agriculteurs l’adopteraient.
Ce qu’on a tendance à oublier c’est que, de gré ou de force, les pratiques agricoles ont fait beaucoup de progrès ces 40 dernières années : baisse des quantités d’engrais et de pesticides épandus, amélioration de la qualité des fourrages, introduction de légumineuses dans les assolements, obligations ou incitations pour préserver les espaces naturelles et la biodiversité, mise aux normes des bâtiments d’élevage pour limiter les pollutions et favoriser le bien-être animal, etc… et on peut déjà s’en réjouir !
On entend parfois que ce sont les techniciens qui poussent les agriculteurs à produire toujours plus. Depuis 30 ans j’encourage au contraire une conduite plus économe, moins gourmande en intrants et en énergie, moins polluante et moins émettrice de gaz à effet de serre, et je constate que mes collègues en font autant.
Pour autant, il reste encore de grandes marges de progrès, mais comme dans tous les secteurs d’activité, il s’agit d’une véritable « révolution culturelle », d’un changement profond et exigeant dans les manières de faire : il n’est pas plus facile de modifier les pratiques culturales de tous les agriculteurs que de modifier les habitudes alimentaires ou de transport de toute la population.
Simples citoyens, consommateurs, agriculteurs, conseillers, pour tous et toutes la conversion écologique est nécessaire et elle prend du temps. Nous sommes ensemble en chemin.
Anne-Laure