Geneviève, ophtalmo en prison

Geneviève est médecin ophtalmologue et elle exerce à la prison de la Santé, à Paris, depuis 2022. Elle témoigne ici de cette mission reçue comme un appel, de ses premières surprises à ce que ces rencontres lui font vivre.

Tout d’abord il ne s’agit pas d’une passion, mais simplement de la réponse à un appel…
J’ai reçu en consultation d’ophtalmologie, dans un centre médical où j’exerçais, une cadre de la prison de la Santé. C’était en novembre 2021, alors que je quittais peu à peu les différents centres où je travaillais.

Cette cadre me parle des besoins de la maison d’arrêt de la Santé et cela fait écho en moi… J’y étais déjà allée quarante ans plus tôt, pour un mémoire sur la consommation de tranquillisants dans cet établissement.

Découverte des lieux

J’y arrive pour la première fois le 24 décembre 2021 pour voir…. Et découvrir un lieu où la demande d’un ophtalmologiste était grande depuis longtemps.

Je suis touchée par l’endroit, les sapins de Noël, la propreté des lieux, l’espace de l’unité de soins.
Quand on n’est pas incarcéré, il est difficile d’y entrer… Badges obligatoires, nombreuses portes à franchir, sonner, attendre le voyant rouge pour passer – et non vert comme à l’extérieur – pour signifier que ce monde-là est autre…

Le service médical est spacieux, bien équipé, les locaux plutôt agréables. Le personnel soignant y est très attentionné : des médecins, une kinésithérapeute, des dentistes, même des internes en stage, une pharmacie bien fournie, des psychologues, des infirmiers, etc…
J’apprécie beaucoup la compétence et la gentillesse de tout le personnel, un peu exceptionnel à vrai dire…

Les détenus sollicitent une consultation en ophtalmologie par écrit ; certains renouvellent leur demande chaque jour. Le délai d’attente est d’environ trois mois, parfois davantage, parfois moins lorsqu’un collègue me sollicite en urgence.
Je travaille avec une infirmière qui organise la consultation et appelle les patients. Ceux-ci viennent seuls, envoyés par les surveillants, ou accompagnés par deux d’entre eux lorsqu’ils sont qualifiés de dangereux.
Le seul risque pour les soignants est d’être pris en otage – ce qui n’est pas encore arrivé.

La vue retrouvée

Je reçois beaucoup de jeunes, habillés comme ceux que l’on croise dans la rue, ainsi que des personnes plus âgées.
Les motifs de consultation sont semblables à ceux de l’extérieur mais avec une plus grande détresse quand ils n’ont plus de lunettes et ne peuvent plus lire les documents de leurs avocats, ou autre chose.
Imaginez que vous soyez arrêté sans vos lunettes. Si elles sont cassées ou restées à la maison, tout devient difficile…

La consultation d’ophtalmologie est aujourd’hui bien équipée.
J’ai mis beaucoup de temps à obtenir le matériel qui m’était indispensable pour les examens, mais cela a abouti à force de persévérance.
Lorsque les détenus n’ont personne à l’extérieur pour les aider, les lunettes sont commandées à l’armée et un mois plus tard ils les reçoivent…

En toute ma carrière je constate que c’est l’un des rares endroits où les patients disent merci – avant et après la consultation.
Accéder aux soins, retrouver la vue : c’est pour eux un vrai bonheur.
Ce sont des personnes comme les autres – beaucoup de pauvres dans des situations de grande précarité. Des meurtriers aussi, tous les délits qu’on puisse imaginer avant leur jugement.
Le contact est simplement humain : on cherche à leur rendre service, à les écouter, sans jugement, car on ne sait pas, en principe, pourquoi ils se trouvent là.

L’infirmière ou l’infirmier qui travaille avec moi est d’une aide précieuse : il ou elle les connaît bien, et me mettent en garde si nécessaire.

Humanité

C’est un lieu d’une grande humanité, au cœur même de la violence de la prison… Certains lisent, font un vrai chemin intérieur ; d’autres non – comme dans notre société.

Je suis heureuse de cette mission que je n’ai pas cherchée. Je découvre une humanité totalement inconnue de moi. Jamais je n’aurais été aussi proche, à la fois de petits délinquants et de terroristes.
J’admire le travail des surveillants et de l’ensemble du personnel.

C’est peut-être aussi pour vous une invitation à poser un autre regard sur ce lieu de violence et d’humanité.

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