Du Châtelard à Korhogo : un chemin de conversion éco-spirituelle

Après six mois passés au Châtelard, centre éco-spirituel jésuite près de Lyon, Edwige Mobio, xavière ivoirienne, a rejoint la communauté de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Elle partage avec nous les fruits de sa relecture : un parcours de réconciliation intérieure et les prémices d’une conversion écologique profonde, ancrée dans la spiritualité ignatienne et les sagesses africaines.

Cette expérience de vie durant 6 mois, avec d’autres religieux et religieuses à l’écocentre spirituel du Châtelard, a éclairé ma relation à la création et m’inspire aujourd’hui dans les petits choix quotidiens en vue de la sauvegarde de notre maison commune. Mais je voudrais évoquer le point où j’en étais auparavant.

De « Laudato Si’ » à l’expérience du terrain

L’encyclique Laudato Si’ du pape François, parue en 2015, avait déjà éveillé en moi la nécessité urgente de prendre soin de notre « maison commune ». Pour léguer une terre habitable aux générations futures, il fallait agir. À mon échelle, je tentais de sensibiliser les étudiants que je côtoyais au quotidien en leur transmettant cette responsabilité partagée. En communauté, nous avions mis en place le tri des déchets, un compost, et j’aidais à cultiver le jardin.

Pourtant, j’avoue que la méthode et une vision d’ensemble me manquaient. Je ressentais une certaine tension, parfois agacée quand la question écologique se réduisait à des injonctions de privation (« acheter moins cher » ou « ne pas acheter »). C’est dans ce contexte que ma congrégation m’a permis d’aller me former à l’accompagnement spirituel et à l’écologie intégrale au Châtelard, près de Lyon.

Les quatre relations de l’écologie intégrale

Dès la première semaine, les enseignements des pères jésuites ont réveillé en moi cette conscience. J’ai appris à cerner ma responsabilité de co-créatrice. Ancrer cette démarche dans la spiritualité ignatienne m’a donné le goût d’avancer : il ne s’agissait plus d’obéir à des règles rigides, mais de comprendre les implications spirituelles de mes choix sur toute la planète, même si cela exigeait un coût plus élevé.

Le chapitre 6 de Laudato Si’ a agi comme un déclic en présentant l’écologie intégrale comme une dynamique purement relationnelle :

  • Relation aux autres humains
  • Relation aux créatures non-humaines
  • Relation à soi-même
  • Relation à Dieu, source centrale qui éclaire toutes les autres.

Vivre la conversion, c’est veiller à ces quatre relations dans les détails du quotidien. Mon assiette, par exemple, n’est plus une simple somme d’ingrédients, mais un lien direct avec les hommes et les femmes qui ont cultivé la terre. Il en va de même pour les vêtements que je porte ou les objets que j’utilise.

Réconciliation intérieure et transformation du quotidien

Ce séjour a opéré en moi une véritable réconciliation intérieure. Tout prenait sens, transformant mes gestes ordinaires : quitter ma prière personnelle pour aller éplucher les légumes locaux avec les autres, avant de rejoindre la chapelle pour les laudes ; ou encore contempler les petites créatures sur mon chemin.

Cette démarche a bousculé mes propres barrières culturelles. J’ai ainsi cherché à observer la chouette dans le parc du centre, alors que dans de nombreuses cultures africaines, elle est perçue comme un oiseau de mauvais augure à éviter à tout prix. Lors de mes marches dans les bois, je ne cherchais plus la performance sportive, mais le temps de la contemplation. C’était une manière concrète de « trouver Dieu en toute chose ».

Certes, l’adaptation à un régime principalement végétarien sur une longue période a été un défi pour mes habitudes alimentaires ! Mais j’ai réalisé que l’écologie n’est pas une affaire de restrictions low cost : c’est un choix conscient qui élargit l’espace de notre tente et nous connecte aux acteurs invisibles de la création.

Mes convictions et engagements aujourd’hui

Consciente que je ne peux pas tout transformer seule, je sais désormais que ma part compte dans la chaîne de sauvegarde de notre maison commune. Voici les actions concrètes que je pratique aujourd’hui :

  • La contemplation hebdomadaire : lors de mes balades le samedi matin, je prends le temps de me poser pour écouter et regarder. Cela m’aide à habiter ma juste place dans la création : une créature parmi tant d’autres, appelée à coexister et non à détruire.
  • La lucidité face aux blessures de la Terre : le bétonnage, les éclairages nocturnes inutiles, la prolifération du plastique, les feux de brousse et la déforestation sont autant de signaux d’une création maltraitée dont je prends pleinement conscience.
  • La demande de grâce : je n’hésite plus à confesser mes propres péchés contre la création et à demander, dans la prière, la grâce d’une conversion écologique continue.
  • Une lecture habitée des Écritures : dans ma méditation de la Parole de Dieu, je porte désormais une attention particulière à la faune et la flore (les ânes, les brebis, les tourterelles, la végétation). Leur présence sous la plume des auteurs sacrés n’est pas fortuite. Retrouver cette sensibilité littéraire nourrit profondément ma vie intérieure.

Redécouvrir la dimension écologique des traditions africaines

Ce parcours m’a poussée à redécouvrir la profonde dimension écologique des spiritualités de nos ancêtres en Afrique. Cette approche mystique se manifestait dans le respect d’une feuille, de la rosée, d’un arbre ou des animaux, et se traduisait par des sagesses populaires et des tabous protecteurs. En réalité, la préservation des forêts sacrées dédiées aux divinités avait pour but de sauvegarder l’équilibre de l’écosystème.

Je nourris le projet d’accompagner la jeunesse ivoirienne à se réapproprier ces pratiques ancestrales. Leur réapprendre ce respect naturel pour chaque créature — perçue comme digne de vie et de respect — les aiderait à faire des choix écoresponsables. Ils découvriraient que respecter la création est une manière d’adorer le Créateur, favorisant un usage sobre et partagé des ressources. Si les outils pédagogiques restent à inventer, l’aspiration est là.

En attendant, je commence modestement : en pleine saison sèche, je prends soin de faire pousser quelques pieds de tomates dans un coin du jardin de la communauté, renouant avec les gestes simples de nos parents.

prairie châtelard
https://ritrit.com/fr/abbaye/ecocentre-spirituel-jesuite-du-chatelard

Voir aussi

bernadette perriol
Au revoir Bernadette !
> Lire
img 20260509 110000
Un week-end Art et Création à la Pourraque
> Lire
dessin d enfant
Habiter le temps à l'école
> Lire