Colette Hamza, xavière, a passé une semaine au Tchad, du 6 au 13 janvier 2026, avec le groupe Théologie en Dialogue, auquel elle appartient. Elle raconte la genèse de ce groupe et ce que ce voyage leur a fait vivre.
En 2017, à l’initiative du Service national pour les relations avec les musulmans, service de la conférence des évêques de France, a été créé le groupe Théologie en dialogue qui réunit une dizaine de théologiens catholiques et musulmans.
Nous venons d’horizons divers hommes et femmes, religieux et religieuse, laïcs, imams, prêtres, enseignants, chercheurs, théologiens, sociologues, anthropologues, linguistes, historiens, islamologues, vivant en France, en Égypte, en Turquie, au Tchad.
Nous nous réunissons lors de sessions deux fois par an pour penser ensemble à partir de nos traditions respectives un discours théologique ancré dans les réalités contemporaines. Il nous paraît urgent au cœur de la pluralité qui marque notre époque non seulement de dialoguer mais aussi de penser ensemble ce dialogue en habitant sereinement nos différences, en se confrontant à celles-ci, en interrogeant nos traditions respectives, les uns devant les autres et les uns par les autres. Sans avoir la prétention d’apporter une réponse définitive aux questions nous souhaitons proposer les fruits de notre réflexion ce qui a donné lieu à deux publications : Le dialogue, la vérité à l’épreuve du dialogue entre chrétiens et musulmans et Les mots pour dire Dieu. Ces publications donnent la parole à deux chrétiens et deux musulmans du groupe mais c’est ensemble que la réflexion a été menée, enrichie, amendée. Un prochain document sur le thème de l’Alliance doit voir le jour prochainement.
Abakar Walar Modou, un des membres du groupe grand imam de la mosquée de Ndjamena au Tchad et président des oulémas du Sahel, a voulu partager dans son pays l’expérience qu’il fait dans le groupe et le déplacement que cela le conduit à vivre dans sa foi et la lecture de sa Tradition. Ce mois de janvier nous nous sommes donc retrouvés à Ndjamena pour partager notre expérience et nous mettre à l’écoute à la fois des questions qui se posent au Tchad dans la rencontre islamo-chrétienne mais aussi de l’expérience des uns et des autres. Nous avons ainsi rencontré les 83 séminaristes qui se forment au séminaire St Luc de Bakara, des jeunes musulmans et chrétiens à la tente d’Abraham, cet espace de rencontre et de formation fondé par la communauté des Comboniens, des chrétiens et musulmans membres des comités de veille dans les quartiers de Ndjamena, des membre de l’union des cadres musulmans. Nous avons aussi vécu des rencontres plus officielles avec les membres de la plateforme interreligieuse, les responsables de l’université du roi Fayçal. Avec la visite de la grande mosquée, nous avons échangé et partagé le déjeuner avec le mufti du Tchad, mais aussi une trentaine d’imams. La messe à la cathédrale nous a donné l’occasion de parler avec l’un ou l’autre fidèle catholique interpellé par la présence d’imams, puis dîné avec Mgr Edmond Djitangar, évêque de Ndjamena.
Toutes ces rencontres ont été riches d’un accueil chaleureux, de découvertes, d’échanges théologiques bien ancrés dans le concret de la vie. J’ai été marquée par le dynamisme des personnes dans des situations souvent compliquées, voire tendues, la liberté de parole, mais aussi, autant chez les séminaristes et les jeunes que chez les imams, la soif de connaître, d’apprendre, une curiosité et un intérêt bienveillant.
Du chemin reste à faire au Tchad comme partout pour faire tomber les idées reçues sur l’autre, les préjugés, les peurs. Lorsque nous sommes arrivés à Ndjamena la situation était tendue et Abakar devait régler les problèmes liés à une fatwa (avis juridique) décrétée par un imam interdisant aux musulmans de souhaiter une bonne fête aux chrétiens à Noël. Malgré la déclaration immédiate du mufti pour démentir cela, les tensions ont été vives de part et d’autre entraînant l’intervention de l’État tchadien. On voit combien la méconnaissance et un radicalisme intransigeant fait vite déraper le climat des relations. Ceci est d’autant plus dangereux que la région est sous la menace incessante du groupe Boko Haram. Notre venue et les rencontres qui ont eu lieu, largement médiatisées, ont au moins permis de se questionner sur ce qu’il est possible de vivre. L’image même de prêtres, religieux, religieuses, imams, chrétiens et musulmans, ensemble parle davantage que les discours et déclarations.
Rien ne remplace la rencontre et le dialogue pour dépasser les a priori et faire bouger les lignes. Comme le dit Abakar en public, avec une grande humilité « je ne suis plus le même, je ne parle plus comme avant depuis que je fais partie du groupe et échange avec des chrétiens ». Si ensemble nous faisons de la théologie ce n’est pas hors sol mais ancré dans nos réalités de vie avec un ingrédient essentiel pour aboutir à un échange fructueux et authentique, le lien amical et fraternel qui s’est tissé. Cela suppose d’accorder du temps au temps pour s’apprivoiser sans peur dans un effacement de soi qui n’est pas un effacement de sa foi.
Colette Hamza, xavière